Tourisme durable

Sylvie Brieu – la voix des Birmans

29 Septembre 2016 - Culture / Découverte / Entretien

Pendant 20 ans, Sylvie Brieu a sillonné la planète, donnant la parole aux peuples autochtones en résistance, aux femmes engagées pour la paix, pour la justice. Grand reporter et écrivain, l’Unesco a salué son engagement à promouvoir les voix de la diversité « afin d’aller à l’encontre des préjugés et de favoriser le dialogue entre les peuples ». C’est ainsi qu’est né ce projet birman, ce nouvel ouvrage « Birmanie – Les Chemins de la liberté », au prix de trois ans d’enquête, de trois séjours sur le terrain. Un livre qui offre enfin un regard de l’intérieur sur un pays complexe dont la diversité des voix, des croyances, des peuples, mérite d’être mieux connue, mieux appréhendée, loin des mirages touristiques et des discours simplistes.

 

 

Nonnes dans le marché de Rangoun ©Sylvie Brieu

 

 

 

TV5MONDE : Comment est né ce nouvel ouvrage ?

Sylvie Brieu : C’est un projet personnel qui a mûri au fil de très longs séjours sur place. Lorsque j’ai abordé ce pays pour la première fois, il y a trois ans, la Birmanie traversait une phase charnière de son histoire. Après 50 ans de dictature, le pays s’ouvrait enfin au monde dans un contexte d’euphorie et de grands bouleversements. Les voyagistes et les investisseurs étrangers s’y précipitaient. Pendant ce temps, des guérillas ethniques étaient réactivées et des tragédies humanitaires sévissaient. Le décalage entre l’image promue d’un pays romanesque au charme suranné et les luttes quotidiennes, toujours actuelles, des acteurs de la société civile - pour la paix et la réconciliation, l’égalité des genres, la justice sociale…- m’a d’emblée interpellée.
J’ai été touchée par le courage et l’abnégation de ceux, et surtout de celles qui, dans l’ombre d’Aung San Suu Kyi, portent les espoirs d’une société fragile à bout de bras. J’ai voulu, par ce livre, leur rend hommage.

 

 

 

TV5 : Une telle richesse de contacts, comment l’obtient-on ?

SB : Je pense que le fait de ne dépendre financièrement d’aucune structure a facilité les accès. Le temps passé sur place a permis également de tisser des liens de qualité durables. Une fois la confiance instaurée, les portes se sont ouvertes au-delà de toute espérance. A mesure que les résistants de tel groupe ethnique me recommandaient à tel autre, je sentais que je pénétrais davantage dans le tissu humain de ce pays aux dynamiques d’une grande complexité, abordé en toute humilité. Beaucoup d’activistes Kachin, Karen, Rohingya, Chin se connaissent, œuvrent ensemble en réseaux de solidarité.

 

 

TV5 : Quelle est la situation de la Birmanie aujourd’hui ? A-t-elle évolué depuis la sortie de l’ouvrage ?

SB : Le point final a été porté au livre mi-avril.  Nous avons attendu, avec mon éditeur, que le nouveau gouvernement soit constitué pour pouvoir intégrer ces informations historiques afin de donner davantage de résonance aux propos des acteurs du changement rencontrés dans un contexte d’actualité brûlante.

En bref, le 1er avril le nouveau gouvernement de Htin Kyaw, le premier président civil élu démocratiquement depuis 50 ans, est entré en fonction. Il s’agit d’un proche d’Aung San Suu Kyi. Elle n’a pu elle-même accéder à la fonction suprême à cause d’un article de la Constitution de 2008, héritée de la junte, qui l’en empêche. Elle gère toutefois deux ministères et a été nommée en sus conseillère d’Etat. Malgré la victoire écrasante de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie, qui a remporté près de 80% des suffrages lors des élections législatives du 8 novembre 2015, sa marge de manœuvre reste limitée. L’armée continue de peser lourdement sur la vie politique et économique du pays. C’est, en effet, le commandant en chef des forces armées, et non le président, qui nomme les ministres de la Défense, de l’Intérieur et des frontières. Par ailleurs, 25% des sièges au Parlement sont réservés aux militaires ainsi qu’un des deux postes de vice-président...

 

 

 

Enfant courant dans un camp de déplacés Kachin ©Sylvie Brieu

 

 

 

TV5 : Un retour en arrière est-il possible ?

SB : La crainte d’un retour en arrière existe. L’échiquier politique est fragile. De terribles violations de droits humains sapent les espoirs de stabilité. Privés de droits, les Rohingyas apatrides, considérés par l’ONU comme « l’une des minorités les plus persécutées au monde » vivent dans des conditions insupportables. Dans l’Etat Kachin et Shan du Nord, des réfugiés internes parqués dans des camps de déplacés souffrent de pénurie alimentaire. Dans les zones ethniques, les viols commis en toute impunité par l’armée sont régulièrement dénoncés par des ONG. Malgré l’ampleur des problèmes, la volonté du gouvernement d’aller de l’avant semble bien réelle. L’enjeu majeur reste la paix et la réconciliation. Récemment, Aung San Suu Kyi a annoncé la tenue prochaine de « la conférence de Panglong du XXIeme siècle » pour essayer de relancer le processus de paix. Cinquante-neuf ans après celle organisée par son père, le général Aung San - qui s’est conclue par un accord garantissant, aux minorités kachins, chins et shans signataires, des droits égaux et un certain degré d’autonomie au sein d’un Etat fédéral. Mais l’initiative récente de la Dame ne fait pas l’unanimité.

Le nouveau gouvernement a également décidé de s’attaquer au problème de la nationalité en lançant un programme de « vérification de citoyenneté » sur cent jours. Dans l’Etat d’Arakan, frontalier du Bangladesh, où se trouve la minorité persécutée, et apatride, des Rohingyas, des fonctionnaires tentent depuis le 7 juin de recenser le nombre de personnes disposant d’une carte bleu ciel - document servant de papier d’identité temporaire à ceux qui n’ont pas la nationalité birmane. Chaque dossier devrait être étudié au cas par cas. Le processus s’annonce long et épineux.

 

 


TV5 : Que perçoit le touriste de cette réalité fort complexe ?

SB : Dans le circuit classique, en Birmanie centrale, à majorité bamar et bouddhiste, on ne perçoit pas la richesse de la diversité culturelle du pays. Or, officiellement, 135 ethnies recensées composent son patrimoine humain. Les visiteurs ayant la possibilité de se rendre dans les régions ethniques peuvent sans doute davantage appréhender les aspérités de ce pays méconnu. Les infrastructures y sont en revanche plus rares et les accès encore limités voire interdits pour cause de trafics, de guérillas ou de mines anti-personnels.

 

 

TV5 : Dans votre ouvrage, vous décrivez certaines initiatives birmanes de tourisme intégré souvent impressionnantes.

SB : Oui, par exemple sur le lac Inle, dans l’état shan, Khin Sanda Win a fondé le Inle Lake View Resort & Spa. Elle forme et embauche des employés du village voisin. L’hôtel réalisé avec des matériaux locaux par des artisans du coin s’inscrit harmonieusement dans le cadre naturel. Au restaurant, la plupart des légumes proviennent du potager sur place et le reste des produits des fermiers locaux.

Dans la même région, le Golden Island Cottages a été créé par une coopérative Pa-O, la deuxième population de l’état shan (après les Shans). Les bénéfices reviennent à la communauté.

 

 

Vue du Golden Island Cottages fondé par les Pa-O sur le Lac Inle ©SylvieBrieu

 


TV5 : Le bouddhisme nationaliste birman a-t-il toujours le vent en poupe ?

SB : Il fait en tout cas beaucoup parler de lui. Comme le disait Mgr Charles Maung Bo, premier cardinal catholique de Birmanie, d’origine kachin : « les voix de la haine et de l’intolérance sont violentes et puissantes tandis que les voix de la paix sont largement silencieuses ». Je me suis intéressée davantage aux semeurs de paix de toutes confessions plutôt qu’aux propagateurs de haine, souvent plus discrets car menacés. Certains de ces artisans de paix sont d’ailleurs bouddhistes et souffrent de voir l’image de leur religion ternie par des extrémistes.

 


TV5 : Pouvez-vous aussi nous dire un mot des écoles NaTaLa, ces écoles dirigées par le ministère des Affaires frontalières qui proposent une éducation gratuite, est-ce la seule option pour les enfants pauvres ?

SB : NaTaLA est un acronyme birman qui signifie littéralement « écoles de formation pour le développement de la race nationale dans les zones frontalières ». Ces écoles construites, essentiellement dans les Etats Chin et Kachin à majorité chrétienne, en vue de promouvoir et de propager le bouddhisme, constituent une alternative gratuite à un système éducatif gouvernemental déficient qui génère des coûts impossibles à assumer pour des familles indigentes. Le Chin est considéré comme l’Etat le plus pauvre de Birmanie.

Dans « Birmanie, les chemins de la liberté », les Chins dénoncent de graves atteintes à la liberté de culte et des violations des droits humains. Pour eux, les NaTaLa constituent « la pierre angulaire d’une politique non écrite d’assimilation forcée ».

 


 

Eglise catholique perdue dans les montagnes de l'Etat chin ©SylvieBrieu

 

 

 

TV5 : Comment rééquilibrer les choses ? Le nouveau gouvernement peut-il agir en ce sens ?

SB : Les défis du gouvernement actuel sont gigantesques. Les attentes de la population très fortes. En Birmanie, être Birman signifie être Bamar et bouddhiste dans la mentalité collective.

Le nouveau gouvernement a annoncé, sans plus de détails, la préparation d’un projet de loi sur l’harmonie religieuse. Mais les moines du groupe radical Ma Ba Tha maintiennent leur pression. Sous la précédente administration, ils ont réussi à faire voter quatre lois « pour la protection de la race et de la religion » critiquées par les minorités religieuses qui les considéraient comme discriminatoires. A l’occasion de la célébration du troisième anniversaire de leur mouvement, les bonzes extrémistes ont appelé le pouvoir à protéger le bouddhisme, à ne pas revoir la loi sur la citoyenneté - qui a déchu les Rohingyas de la leur - et à sécuriser la frontière bangladaise pour empêcher, d’après eux, toute immigration illégale.

 

 

TV5 : Comment, dans ces circonstances, être un voyageur responsable et éclairé, hormis en se procurant votre livre … ?

SB : Chacun peut, s’il en a le souhait, se renseigner sur le pays en consultant par exemple le site « Tourism transparency » qui donne des pistes de réflexion sur un tourisme responsable. L’association française Info Birmanie permet également de se renseigner sur la situation politique.

 

 

TV5 : Avez-vous prévu de retourner sur place ?

SB : Bien sûr, mon engagement ne se limite pas au livre. D’autres projets sont en cours d’élaboration.
 

 

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Birmanie – Les chemins de la liberté. Sylvie Brieu

Albin Michel, 2016, 377 pages, 22 euros.
 

Tourism Transparency - http://www.tourismtransparency.org/