Tourisme durable

Quand les pêcheurs de Majorque jettent les filets, les touristes mordent aussi à l'hameçon

06 Février 2017 - Initiatives

Partir en pleine mer au cœur de la nuit sur un chalut pour accompagner des pêcheurs patentés, c’est l’expérience que souhaite développer l’île de Majorque via un programme de tourisme solidaire et participatif. Objectif : valoriser les acteurs du territoire et permettre aux voyageurs de goûter à d’autres formes de découvertes au plus près des réalités quotidiennes des Majorquins. Côté mer, le « pescatourisme » a le vent en poupe. Retour sur une nuit et une journée de pêche sur le chalut de Gori et Bruno…

 
Sur le chalut de Gori et Bruno
Sur le chalut de Gori et Bruno
 
 
Quand les touristes mordent mieux que les poissons…
 
C’était mieux avant… Discours classique, certes, entendu maintes fois, certes, mais qui résume bien toute la difficulté du métier de pêcheur en mer. Une profession qui n’attire plus que quelques familles tant il faut être passionné pour endurer des journées de pêche qui commencent à 5h du matin pour s’achever autour de 17h le lendemain, sans compter le produit de la pêche qu’il faut ensuite emmener à la criée de Palma, où la pêche de la veille est écoulée tous les jours à 4h30 du matin… Gori et Bruno ont repris le bateau de leur père et pêchent depuis près de trente ans : « Aujourd’hui, une pêche moyenne équivaut à 80/100 kg de gambas l’été, 25/50 kg l’hiver. Il y a quinze ans, il est arrivé que des chaluts remontent jusqu’à 250 kg ! ».
Dans un restaurant de Port de Soller, au nord de l’île, une photo scotchée au-dessus du bar montre le pont d’un chalut croulant sous des amas de gambas... C’était mieux avant. Toujours et encore… le climat bouleversé, le prix du gasoil qui ne cesse d’augmenter, le poisson devenu méfiant, plus rare aussi, tout a contribué à faire de la pêche une activité de moins en moins rentable au point qu’ils ne sont plus que 2/3 bateaux à sortir des ports d’Andratx ou de Soller. Au point aussi que Majorque est obligée d’importer une partie du poisson qu’elle consomme… Pas facile aujourd’hui d’être marin pêcheur, un niveau de vie très moyen, une profession difficile à concilier avec une vie de famille, des journées très éprouvantes… Alors, pour tenter de valoriser un secteur en crise, l’île a eu l’idée de faire appel à son meilleur atout, le touriste, et lui propose désormais de venir partager une journée sur un chalut pour approcher au plus près la réalité d’un pêcheur majorquin…
 
 
Chaque matin a sa figure protectrice © G. Clastres
Chaque matin a sa figure protectrice © G. Clastres
 

En mer sur un chalut

 
Réveil à 3h15 pour rejoindre Gori et son frère Bruno sur le chalut familial, Nou Paraguay, qui a prévu de jeter l’ancre à 5h du matin du port d’Andratx. Objectif du jour : pêcher des gambas au filet à 13 000 miles des côtes. Gori est toutefois inquiet, la mer est mauvaise, il a bien tenté de décourager ces satanés touristes mais le voyageur peut se montrer tenace quand il ne sait pas encore ce qui l’attend en mer… Gori : « Je n’ai pas dormi de la nuit. Ce n’est pas une mer pour des touristes… ». 
A 5h, le chalut file. Blotti dans la cabine du capitaine, quatre observateurs encore endormis… Dans la soute, José et Francesco, qui complètent l’équipe des marins, profitent de ce répit pour rattraper un petit bout de nuit sur des couchettes superposées. 6h. « On va jeter les filets, vous venez voir ? » Descente sur le pont, d’un pas hésitant. C’est que cela tangue, on nous avait prévenus… Le temps de voir des mètres et des mètres (1 200 m !) de filets se dérouler et filer dans l’eau noire à plus de 700 m de profondeur, et hop, quatre touristes tordus en deux, en quatre… fin du premier acte !
 
 
pêcheurs majorque

 

 

La vie à bord

 
Les heures passent. Le soleil s’est levé. Gori a eu le temps de raconter à une journaliste blafarde qu’il pêche depuis 28 ans, 28 ans à sortir toutes les nuits en mer sauf les samedi et dimanche, qu’il a repris le bateau de son père, que ses fils viennent aussi parfois, mais que 2016, non, ce n’est vraiment pas une bonne année pour le poisson ! Alors il préfère aller chercher les gambas, qu’il pourra revendre pour les plus chers – les gambas de Soller -  jusqu’à 80 € le kg sur le marché de Palma. José, qui a quitté sa couchette pour relayer Gori, poursuit en expliquant qu’avant, il avait un bateau de plaisance qui accueillait les touristes, « c’était plus facile, il y avait plus de chicas… ». Mais suite à des soucis personnels, il a rejoint Gori et Bruno. Pas le temps en revanche d’aborder le sujet plus délicat du chalutage de grand fond, cette « pêche au filet » ou « pêche à la traîne » qui suit au plus près le plancher maritime avec des filets qui ne font pas dans le détail, au détriment des fonds sous-marins et de la biodiversité marine. Ce type de chalut fait-il partie des prédateurs des mers ? José m’assure que de ce côté-ci, les fonds très sablonneux ne craignent rien. J’ai évidemment très envie de le croire…
 
A 14h, après des heures de mauvaise mer sans rien dans le ventre depuis la nuit et quelques nouvelles émotions, c’est le moment de remonter les filets. Machine arrière. Le cordage défile dans l’autre sens, puis les filets, et enfin les gambas, quelques merlus, un ou deux poulpes, un grondin, quelques crabes, une étoile de mer et d’autres prises moins enthousiasmantes, canettes de coca, plastiques, détritus… la pollution jusqu’à 700 m sous les mers ! Accroupis sur le pont face à cette maigre prise, 25 kg à peine, les quatre compères trient sans attendre la pêche du jour. Pendant ce temps, le chalut rentre au port, la mer est plus facile dans le sens des vagues, et de savourer à 17h un délicieux riz noir à l’encre de seiche accompagné d’un aïoli façon Gori (prévoir deux bouteilles d’huile d’olive !) et des gambas grillés dans les cuisines du bateau. Journée mémorable !
 
 
pêcheurs majorque

 

Demain, des touristes à la barre ?

 

Alors, peut-on imaginer demain des touristes accompagnant régulièrement les pêcheurs de Majorque ? C’est en tout cas le souhait du programme Eurolocal Mallorca (organisme public du Conseil de Majorque) qui a conçu un circuit-test de sept jours axé sur le tourisme solidaire et participatif dans l’île intégrant une journée en mer. Maître d’œuvre du circuit, Aina et Irene de l’association Més Cultura se veulent rassurantes : « Nous allons prévoir un emploi du temps flexible qui permettra de choisir le jour le plus approprié pour partir en mer et à partir de là, greffer le reste du programme. Les jours de mauvaise mer ne sont pas si fréquents ici. » L’objectif est aussi de permettre aux pêcheurs d’avoir un complément de revenu qui vienne s’ajouter à des pêches de plus en plus difficiles. Pour l’heure, la journée en mer avec repas de poissons à bord et boissons à volonté est fixée à 150 € par personne, pour un total de trois à quatre observateurs maximum afin de ne pas gêner le travail des pêcheurs.
 
 
pêcheurs majorque

 

 
L’expérience, mémorable, sera sûrement le grand moment de la semaine, une immersion totale avec des marins prêts à échanger et à témoigner de leur métier. Impossible après une telle journée de ne pas porter un nouveau regard sur la pêche en mer. Impossible aussi de ne pas regarder différemment le poisson sur les marchés... Deux jours plus tard, Plaza del Olivar à Palma, cœur battant du poisson frais de la ville, de fouler les étals de fruits de mer et ces gambas aux airs de déjà vu… A 70 euros le kilo, reste juste à espérer que les pêcheurs en aient aussi tiré un juste prix.
Merci à Stéphanie, Joséphine, Aina et Irene pour l’organisation et le suivi de l’Eductour Majorque.
 
 
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Association Mès Cultura
Aina et Irene
(+34) 667 688 998
 
 
pêcheurs majorque équipe