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« Micro-aventures » : comment notre époque réinvente le voyage

19 Juin 2020 - Actualité / Initiatives

Au moment où la quasi-totalité des Français prévoient de passer leurs vacances d’été en France et près de la moitié d’entre eux dans leur région même d’habitation, les initiatives pour voyager autrement et rencontrer le dépaysement au plus près de chez soi se multiplient. Petit inventaire des pistes créées par d'anciens éclaireurs...

 

Certes, le phénomène n’a pas attendu la crise sanitaire que nous traversons pour se manifester. Il date de plusieurs années, voire de plusieurs décennies déjà dans ses prémisses.

Initié à l’origine par des citoyens du monde désireux de réduire leur empreinte carbone mais aussi de varier les plaisirs, il restait néanmoins largement confidentiel. Jusqu’à ce que la crise écologique puis celle de la COVID-19, accompagnée de ses restrictions de déplacements, lui donne une ampleur beaucoup plus importante.

 

micro-aventures_1_joel_henryJoël Henry, l'inventeur des voyages expérimentaux ©ap

 

 

Si le guide que les éditions Lonely Planet ont consacré au « voyage expérimental » fut édité en 2006, son auteur, le journaliste et grand voyageur Joël Henry, lança, lui, son incroyable Latourex (Laboratoire du Tourisme Expérimental) dès 1990.

 

Sur ce site, à la sobriété unique, sont déclinées mille et une façons de voyager autrement. Depuis l’aérotourisme ; séjourner dans un aéroport sans s’envoler jusqu’au zygotourisme ; partir « pour de rire » ; en passant par le cécitourisme ; les yeux bandés ou le freetourisme ; obligation d’improviser en continu.

 

Ayant lui-même testé des dizaines de manières différentes de voyager (dont 3 séjours dans des capitales étrangères préparés chacun de son côté avec sa compagne et au cours desquels, sans tricher, ils se retrouvèrent chaque fois par hasard), le journaliste qui chroniquait dès 2010 dans une émission de France 3 Alsace sur les débuts du locavorisme (s’approvisionner en aliments issus des circuits courts) lança l’idée d’un « locatourisme » : « Et si on redécouvrait sa propre région ? ... En pimentant l’affaire de quelques règles personnelles... »

 

 

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Micro-aventures ©AlastairHumphreys

 

Comme Victor Hugo l’avait déjà fait remarquer : lorsque l’heure d’une idée a sonné, il faut s’attendre à la voir fleurir partout à la fois. La même année exactement donc, le grand baroudeur britannique Alastair Humphreys lançait de son côté le concept de « micro-aventure » : « Partir moins de 3 jours, sans préparation importante, au plus près de chez soi et pour pas cher ». Ironie du sort, c’est pour l’invention de ce concept « so casanier » que l’homme qui venait de boucler un tour du monde à vélo de quatre années fut élu « Aventurier de l’année » par le National Geographic.

 

 

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Cartes de voyage ©ap

 

 

Alastair Humphreys aime raconter comment lui en vint l’idée. Alors qu’il était invité à Hong Kong pour parler de son tour du monde, il décida de prendre son sac de couchage et d’aller passer la nuit dans la forêt qu’il apercevait depuis sa chambre d’hôtel. Hôtel qui était situé au plus haut de la ville. Entre le concert nocturne des insectes et l’incroyable fourmillement de lumières de la mégalopole allongée à ses pieds, il passa là, assure-t-il, « l'une des nuits les plus extraordinaires de sa vie ».

 

Le concept de micro-aventures a, depuis, largement fait florès. Au point que les guides Lonely Planet lui ont consacré l’an dernier un ouvrage : « L’Art de voyager sans partir loin » dans lequel sont proposées « 50 activités pour renouer avec le coin de planète que nous habitons ». 50 expériences testées par les auteurs du guide dont bon nombre figuraient déjà dans le Latourex. Tel ce dérivé de « l’infantourisme » au fil duquel, partant de chez soi, on s’en remet uniquement aux décisions prises par ses enfants lorsqu’il s’agit de tourner à gauche plutôt qu’à droite, de faire telle ou telle activité. Un micro-voyage d’une demi-journée ou d’une journée regorgeant de surprises aux dires des auteurs !

 

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Guide "L'Art de voyager sans partir loin" ©LonelyPlanet

 

 

Par ailleurs, aux éditions Gallimard, dans son « Deux jours pour vivre », Amélie Deloffre, elle-même ex-baroudeuse devenue conférencière, propose les micro-aventures qu’elle a testées avec le plus de plaisir, soulignant que celles-ci sont à la portée physique, psychologique et budgétaire de tous. Plus intéressant encore, elle vient de lancer l’« opération Timbrées » qui s’effectuera par l’envoi de lettres postales proposant la micro-aventure du jour. « Si l’on fait évoluer le tourisme vers des activités plus sobres, autant faire également bouger le marketing qui l’accompagne vers des moyens de communication plus authentiques » explique la jeune femme. Rien ne pouvant remplacer le plaisir de décacheter une bonne vieille lettre...

 

 

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Guide "2 jours pour vivre" ©ap

 

 

A l’époque de la mutation numérique, les plateformes dédiées au micros-aventures ne pouvaient faire autrement que se multiplier.

Ainsi de Chilowé, « média et guide de la micro-aventure en France ». Sur son site, cette première communauté française de micro-aventuriers formule de nombreuses propositions d’activités d’extérieur répondant aux critères de de la micro-aventure : « proche, simple, 2 jours max et... pas cher ». Mais pas seulement : session d’entrainement à domicile, festival, guide papier d’Île de France, adresses, films, jeux... le site regorge de trésors pour les amateurs du genre.

 

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Plateforme Helloways ©Helloways

 

Même enthousiasme positif chez Helloways, partenaire de la Fédération Française de Randonnée, qui a eu le génie de marier la géolocalisation à sa plateforme dont la page d’accueil s’ouvre automatiquement sur les propositions d’expéditions les plus proches de chez vous (avec de jolies surprises, je dois le reconnaître). Helloways, qui se félicite d’avoir inspiré ou fait découvrir des coins insoupçonnés de leur propre canton à plus de 330.000 personnes en 2019...

 

À croire donc, au final, que l’aventure se trouve véritablement au coin de la rue. Une idée que semble partager l'un des rares penseurs actuels du voyage, Rodolphe Christin, auteur du « Guide de l'antitourisme » et plus récemment de « La vraie vie est ici » dans lequel il analyse le puissant intérêt existentiel que l'on peut trouver dans ces « Voyages autour de ma chambre »* à peine élargis.

* Célèbre ouvrage de l'écrivain Xavier de Maistre paru il y a... deux cents ans.

 

 

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Le vélo, un tranport doux ©ap

 

 

Alors : phénomène de mode passager ou vraie tendance de long germe que ces micro-voyages ?

« Logiquement, cela devrait durer, assure le pionnier Joël Henry. Longtemps, on s’est précipité dans un avion partant pour le bout du monde sans se poser de question. Mais les temps ont changé, les mentalités évolués. Les préoccupations écologiques qui étaient celles d’un petit nombre ont fait leur chemin. Une majorité de gens s’interrogent aujourd’hui avant de consommer, agir, partir. On sait qu’il faudra, bon gré, mal gré, se diriger vers un rapport plus sobre au monde. Et c’est ce qui commence de se passer dans les faits. Pour les voyages comme pour le reste. »

 

Et la crise sanitaire devenue crise de société que nous traversons ne peut qu’accélérer les choses. Sachant d’ailleurs comme l’exprimait déjà Marcel Proust il y a un siècle que « Le seul, le vrai, l’unique voyage, c’est de changer de regard ».

 


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