Tourisme durable

Les pieds bandés en Chine

10 Octobre 2016 - Art / Culture / Découverte / Portrait

Depuis des siècles, les petits pieds ont causé la souffrance de générations de femmes chinoises. A la fois mutilation et habillage féminin, épouses ou filles-fleurs oscillent entre retraite et séduction. Retraite pour l’épouse de l’ombre, broyée par une mutilation cruelle, à l’image de l’infibulation pour les femmes Afar. Séduction pour la courtisane enchanteresse, mais au prix de quelles souffrances ? A la chute de la dernière dynastie, cette pratique cruelle est peu à peu abandonnée, mais à quel prix !

Jeune fille aux pieds bandés ©Kana & LiKunwu

 

Une singularité chinoise

 

La pratique des pieds bandés serait légèrement antérieure à l’époque Song (960-1279), d’abord réservée à l’aristocratie chinoise. Symbole de séduction mais aussi marque du néoconfucianisme ambiant, pour maître Kong (Confucius), la femme est un être fondamentalement inférieur à l’homme : « Une femme ne doit jamais être entendue hors de sa maison ». Alors que la société se réorganise, la pyramide des rôles laisse la femme en retrait, le bandage des pieds va alors contribuer à la cloîtrer chez elle, définitivement prisonnière du cadre, maîtresse de l’intérieur. Elle restera soumise à son mari toute sa vie durant, et à son fils aîné si l’époux a le malheur de disparaître.

 

Ce déclin du statut de la femme va s’enraciner profondément dans une relecture chinoise de la « maîtresse du yin » et progressivement, la pratique des pieds bandés va se généraliser, devenant synonyme du devenir féminin, forme rituelle du passage à l’âge adulte où la femme n’est alors totalement revêtue de son statut de femme qu’à l’instant où elle est mutilée. Sans pieds bandés, pas de considération, pas de mariage, pas de descendance, pas de culte des ancêtres, pas de famille. La femme n’existe plus. Tous les ciments de la société chinoise vont ainsi se lier contre une femme-victime. Au moment du choix des fiançailles, c’est la petite chaussure qui est envoyée au futur mari comme gage de la conformité de la promise à son statut d’épouse de l’ombre. Et chacun de la jauger, de l’admirer, d’en vérifier la taille. Trois pouces pour deux « lotus dorés », sept centimètres à peine de semelles et tissus brodés.

 

 

Le petit pied : une vision esthétique du monde

 

Et c’est toute une vision du monde que recouvre le bandage des pieds. Sous les Song, l’idéal féminin est un idéal de discrétion, de candeur ; la femme en retrait un symbole de beauté par ce qu’elle cache, une grâce discrète, loin de notre conception occidentale où on la représente dans toute la générosité de ses formes, où les lignes glissent avec la main du peintre dans une sensualité exacerbée. En Chine, le beau se découvre peu à peu. A l’instar des jardins chinois qui reproduisent le microcosme dans le macrocosme, où trompe-l’œil et inapparent ne permettent jamais de saisir le paysage au premier regard. La femme chinoise porte en elle sa séduction mais cette dernière est toute en finesse, discrétion, non-dit. Le petit pied que l’on ne découvre jamais vient alors sublimer ce sentiment d’inaccessible où l’homme apprécie autant l’être que le non-être.

 

 

Un fantasme sexuel

 

Du social à l’esthétisme, de l’esthétisme à la séduction, le petit pied a sublimé ses souffrances, s’est mu en objet de fantasme. Au-delà de la rigidité confucéenne, une lecture plus coquine, doucement fantasmatique, va le colorer et le transformer en objet érotique. Si la morale du jour voulait la femme de l’ombre, la nuit dévoilera la femme de tous les désirs, doucement exquise, offerte mais à découvrir. Au foyer, la chambre à coucher est domaine du Yin. L’homme n’y pénètre que pour faire son devoir. De fait, c’est là que les femmes changeaient leurs bandelettes, dans l’intimité de leur univers. C’est aussi là qu’elles utiliseront leurs charmes, transformant le petit pied en outil de l’amour. Dans les maisons de plaisir, courtisanes et filles-fleurs apprennent également à jouer d’un attribut devenu appareil de séduction, à utiliser toute la subtilité de l’inapparent. Objet transitionnel du désir, le petit chausson brodé cachant le pied-bot devient le centre de joutes ludiques. S’en suivra tout un fétichisme. Le vol des petits chaussons était assez commun. Dans les campagnes, certains tentaient d’acquérir celles des femmes qu’ils convoitaient au point que dans le nord du pays, elles en soient parfois réduites à coudre leurs chaussettes quand elles avaient à sortir.

 

Le bandage des pieds ©Kana & LiKunwu

 

 

Une mutilation incontournable

 

Mais en quoi consistait exactement l’opération visant à réduire la taille du pied ? Il faut rappeler que l’objectif était d’atteindre la taille des trois pouces. De fait, les fillettes restaient insouciantes jusqu’à l’âge de six ans. A ce moment-là, on choisissait un jour faste, sous la protection de la déesse Guanyin. L’hiver était la meilleure saison car le froid aidait alors le pied à s’engourdir, évitant à l’enfant des souffrances trop vives. On passait d’abord les pieds dans l’eau bouillante pour assouplir la peau. Certains y ajoutaient des herbes et autres plantes médicinales de leur connaissance ayant pour vertu d’aider le pied à se détendre. Chaque province avait sa propre technique, chaque famille ses petits secrets. Le pied bien détendu, on le massait, les ongles étaient taillés très court et de l’alun passé entre les orteils. Le bandage commençait alors. Des bandes de cotons préparées à cet effet étaient passées à l’eau chaude, ainsi, elles se resserreraient sur le pied en séchant.

 

Le gros orteil était recourbé, les quatre autres repliés contre la plante du pied. On augmentait alors la pression jusqu’à obtenir un angle aigu du tarse et du métatarse. Parfois, on glissait entre les bandes des morceaux de verre ou de porcelaine afin que les blessures provoquées accélèrent le pourrissement de la peau. L’opération terminée, la fillette devait se lever et faire ses premiers pas. Beaucoup succombaient à la douleur et devaient s’y prendre à plusieurs reprises. Par la suite, les pieds étaient rebandés fréquemment et les chaussures portées de plus en plus petites. Il fallait deux ans pour obtenir « les petits lotus dorés ». A ce moment-là, le calcanéum changeait de direction, d’horizontal, il devenait vertical. Toute la cheville était alors dissimulée sous des jambières. La souffrance des jeunes filles était terrible les premières années, les cantonnant à l’intérieur des maisons. Progressivement, elles réapprenaient à marcher et vivre avec leurs pieds-bots.

 

Femmes réalisant le bandage ©Kana & LiKunwu

 

 

Le combat  des femmes

 

Au-delà de toutes les femmes qui ont souffert, il y a toutes celles qui se sont  battues pour l’abolition de cette pratique mutilante. L’influence des concessions étrangères fut un premier pas vers une prise de conscience des femmes chinoises. Ces Européennes qui ne se bandaient pas les pieds représentaient de par leur élégance un attrait certain sur les rares femmes de l’empire qui pouvaient fréquenter ce monde. A la fin du 19e siècle, l’Anglaise Archibald Little mène une campagne active pour l’abolition définitive de cette pratique dégradante. Cette féministe soutenue par les derniers hauts-fonctionnaires Qing fut même approuvée par Cixi, fameuse impératrice, qui, en tant que Mandchou, avait les pieds normaux. Nombre de femmes chinoises continuèrent son combat. A l’âge de 6 ans, la future écrivaine Xie Bingying arrache ses bandelettes ; la femme du poète Su Shi échappe aussi à une mutilation qu’elle dénonçait. La chute de la dernière dynastie (1911), les manifestations étudiantes du 4 mai 1919 prenant en grippe les relents féodaux confucéens achèvent de sonner la fin d’une coutume devenue dépassée, qui s’effacera toutefois un peu plus lentement dans les provinces les plus éloignées, à l’image du Yunnan, mais cela, c’est une autre histoire…

 

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L’ensemble des illustrations sont tirées de la bande dessinée : Les Pieds bandés, par Li Kunwu. Ed. Kana, 128 p., 15€