Tourisme durable

La place des femmes dans le voyage

29 Mars 2023 - Culture / Histoire / Portrait

Avec le livre Les femmes aussi sont du voyage, Lucie Azema déconstruit la vision masculine du voyage. C’est à la fois une brillante analyse féministe de la littérature de voyage et un partage de réflexions, basées sur les expériences de l’autrice. Rencontre !


Femme en voyage © Jessica Favaro / unsplash
Femme en voyage © Jessica Favaro / unsplash


 

La littérature de voyage, fabrique de la masculinité ?

 
Le voyage a longtemps échappé aux analyses féministes. Lucie Azema qui a vécu au Liban, en Inde, en Iran et en Turquie, est venue pallier un manque en écrivant l’essai qu’elle aurait aimé lire plus jeune. Elle explique :
 
"Le voyage n’échappe pas aux mécanismes du reste de la société, on a tendance à séparer le voyage du reste, alors que l’Histoire du voyage est un prolongement de l’Histoire tout court."
 
Bien au contraire, le voyage est selon elle une "fabrique de la masculinité". Le mythe du passage du garçon à l’homme adulte par l’aventure s’incarne dans le voyage : "En Occident, on peut remonter à L’Odyssée d’Homère avec cette figure masculine qui part à l’aventure et, en face, Pénélope qui attend. La femme ne trouve sa valeur que dans l’attente, dans la fidélité.
 
À la lecture de cet essai, les voyageuses et voyageurs avertis seront surpris de réaliser que leurs imaginaires sont pétris de patriarcat. L’autrice commente :
 
"Car ils sont libres, nous pensons les voyageurs exempts de misogynie. La Beat Generation est une période passionnante à ce propos. Ils ont souhaité fonder un mode de vie sur le mouvement, c’est inouï, mais ces hommes ont voulu se libérer eux, les femmes, ils n’en avaient rien à faire… La lecture de Joyce Johnson, l’autrice qui fut un temps compagne de Kerouac est sur ce point édifiante."
 
 

Enfermer les femmes par la peur

 
La croyance construite autour de la peur est le plus grand frein qui empêche les femmes de voyager seule. Lucie commente : "Le lieu le plus meurtrier pour une femme, c’est le foyer, statistiquement. On ne dit jamais à une femme "Ne te marie pas", alors qu’on la met constamment en garde sur les voyages. C’est une façon d’enfermer les femmes."
 
Christina, la fondatrice de NomadSister, un réseau d'hébergeuses solidaires qui accueillent gratuitement les voyageuses, confirme :
 
"81% des femmes qui souhaitent voyager seules craignent une agression sexuelle. Certaines d’entre elles vont vaincre cette peur et oser l'aventure. D'autres ne le feront jamais !"
 
Pourtant, rien ne prouve que voyager est plus dangereux pour une femme, au contraire. L’espace public est plus dangereux pour une femme qu’un homme, où que l’on se trouve, mais voyager n’aggrave pas ce fait, car voyager implique des mécanismes de protection. Christina explique "la voyageuse solo est vigilante, elle observe, tous ses sens sont en éveil.  Alors que dans son pays, une femme est moins attentive."
Aux antipodes, la prise de risque est tellement valorisée pour les hommes qu’elle rend les voyages plus dangereux pour la gent masculine…
 
À cette peur pour l’intégrité physique se greffent des peurs sociales : pour une femme, voyager signifierait instabilité, impossibilité de construire un foyer ou d’être à la fois mère et voyageuse. Autant de constructions sociales qui ne concernent pas les hommes !
 
 
 

S’inspirer et y aller

 
Pour Lucie, l’aventurière Ella Maillart (1903-1997) reste la voyageuse la plus inspirante :
 
"Elle se permet une certaine légèreté, une oisiveté qu’on refuse beaucoup aux femmes. Voyager pour être libre, elle incarne vraiment ça !"  
 
Aux femmes qui hésiteraient à partir seules, l’autrice donne un seul conseil : "Je les invite à se demander : qu’est-ce qu’un homme ferait dans ma situation ? S’il se décidait à partir, cela veut dire qu’il faut y aller !"
 

 

Les femmes aussi sont du voyage
Les femmes aussi sont du voyage

 

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