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Irlande : voyage le long de la frontière du Brexit – Partie 2

03 Avril 2019 - Actualité / Culture / Découverte / Histoire / Récit

La frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord est au cœur des débats du Brexit. Si ce dernier prend forme, la frontière aujourd’hui quasi-invisible risque de ré-apparaître et de sérieusement compliquer la vie des frontaliers… Voyage d’ouest en est – et de pubs en pubs ! -, dans cinq villes et villages situés le long des 500 km de route qui sépare les deux Irlande. Deuxième partie.

 

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Panneau anti-frontière ©Elisabeth Blanchet

 

 

Ballyconnell, côté République

 

Pour ne pas changer les bonnes habitudes, on commence par le pub. À Ballyconnell, vous aurez le choix mais il ne faut pas manquer de franchir la porte du Molly Maguires, en haut de la rue principale en direction de la frontière. Une frontière d’ailleurs omniprésente dans la déco du troquet.

 

 

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Toirbhealach Lyons montrant la carte de l’IRA de sa mère ©Elisabeth Blanchet

 

 

Chaque objet est comme un bouton qui déclenche aussitôt chez les frères Lyons, maîtres des lieux, un flot d’histoires aux toutes légères connotations républicaines. Maman fricotait avec l’IRA, de Belfast à Derry en passant par les États-Unis. Papa fermait les yeux. Et les frangins s’adonnaient au smuggling comme d’autres jouent au billes. Un sport national chez les frontaliers, toujours évoqué avec une poignante nostalgie.

 

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Au Molly Maguires ©Elisabeth Blanchet

 

 

Fasciné par tous les objets du Molly Maguires, vous aurez peut-être envie de traverser la rue pour faire du shopping au Trading Post, un surplus militaire tenu par Pat. Ancien de la Royal Navy, il a écumé les mers du monde, ses tatouages en témoignent, avant de vider son sac de marin dans cette maison aux murs de pierre.

 

 

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Pat Leonard au Trading Post ©Elisabeth Blanchet

 

 

Résultat : une splendide collection d’articles militaires de tous bords et, planquées dans l’arrière-boutique, quelques pièces surprenantes : casque de CRS modèle 1966 et couvre-chef de la Légion étrangère. Au milieu des anoraks, pulls vert olive de l’armée britannique et rangers allemandes, quelques pancartes vintage qui marquaient jadis la frontière. Et, forcément, les histoires qui vont avec, comme celle de 1970 quand neuf hommes, notables, prêtres, recteurs et fermiers, militent et obtiennent l’ouverture de la frontière – avec un checkpoint quand même – entre Ballyconnell et Derrylin.

 

 

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Usine Quinn ©Elisabeth Blanchet

 

 


Partout dans la petite ville et ces environs, vous verrez circuler un défilé de camions verts marqués du nom de Quinn. Sean de son prénom. En 2008, il était l’homme le plus riche de la République. Trois ans plus tard, après de malheureux investissements, il était ruiné. Mais la cimenterie qui porte son nom, elle, se porte bien. Pour l’instant. Car ses camions, en un ballet frontalier incessant, relient quotidiennement les carrières situées en République et les usines de traitement au nord. Un retour à une frontière dure pourrait menacer la fluidité des échanges et donc la prospérité de l’entreprise.

 

Dundalk, alias El Paso, côté République

 

Une fois n’est pas coutume, c’est au bureau du parti politique irlandais républicain Sinn Féin que vous pouvez vous attarder pour que l’on vous raconte des histoires de luttes armées, d’attentats et de faits historiques. Eh oui, ce parti irlandais de gauche implanté dans les deux Irlande existe depuis 1905 et prône une Irlande unique – d’ailleurs, Sinn Féin se traduit par “Nous, nous-mêmes”.

 

 

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Declan Murphy ©Elisabeth Blanchet

 

 

Là, Declan Murphy, représentant local et originaire du Comté de South Armagh en Irlande du Nord, se fera un plaisir de vous raconter l’histoire des Troubles qui, pour lui, ne sont “qu’une appellation britannique visant à minimiser les faits. Ce n’était pas des “troubles” mais une vraie guerre civile. ” Il raconte comment, en 1968, la population catholique de Derry / Londonderry a marché dans les rues, pacifiquement, pour réclamer des droits civiques identiques à ceux des Unionistes protestants et comment ces marches furent réprimées par la violence. “Les Républicains catholiques étaient en effet considérés comme des citoyens de deuxième classe”, assure Declan. La guerre entre les deux camps était déclarée… Mais nous vous laissons découvrir la suite, anecdotes “el-paso-esques” à l’appui, dans le bureau de Declan.

 

 

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Vitrine d’un pub, Dundalk ©Elisabeth Blanchet

 

 

Rien ne vous empêche de faire une halte au pub tout de même ! Surtout que les histoires de Declan donnent soif. Pas la peine de faire des kilomètres pour trouver un pub pour vous remettre de l’histoire récente de l’Irlande. À quelques pas du bureau du Sinn Féin, le Pub Toales est un endroit fort sympathique, tout en longueur dont le bar prend d’ailleurs une sacrée place. Dans le coin à gauche en rentrant se produisent régulièrement des groupes de musique traditionnels, gratuits et de qualité. Vous n’y écouterez, et n’y boirez, que du bon. D’ailleurs, on dit qu’on y boit la meilleure Guinness de la ville et les “seisiún”, concerts de musique irlandaises y sont légendaires.

 

 

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Mémorial de l’embuscade ©Elisabeth Blanchet

 

 

Entre deux gigs, on vous racontera une histoire remarquable du coin : le 27 août 1979, les abords du Narrow Water Castle, château anglais du XVIème siècle, ont été le théâtre de la plus meurtrière attaque de l’IRA contre les forces britanniques. Un camion piégé explose au passage d’un convoi militaire coûtant la vie à 6 soldats. Une fois les troupes déployées autour du lieu de l’attentat, une seconde explosion est déclenchée, faisant à son tour 12 victimes supplémentaires. Une véritable embuscade, dont le lieu est signalé par des couronnes de coquelicots accrochées au bord de la route en hommage aux victimes.

 

C’est pendant la guerre civile que Dundalk a acquis son surnom quelque peu péjoratif d’El Paso. La ville frontalière n’avait pas bonne réputation. On en parlait comme d’une “zone de non-droit, remplie de bandits”, de “Dead Man’s Gulch” – autrement dit une sorte de “ravin de la mort”…  Pas de chance pour Dundalk, la réputation de la ville ne s’est pas améliorée pendant les années du Celtic Tiger puisque the Lonely Planet ne s’est pas gêné pour qualifier la ville de “dure, cafardeuse et sans charme”. Raison de plus pour y aller !

 

 

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©Elisabeth Blanchet

 

 

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