Tourisme durable

Cédric Gras, une affaire de voyage

30 Janvier 2019 - Art / Découverte / Récit

Connaissez-vous Cédric Gras ? Non ? Alors saisissez votre chance, celle de découvrir un auteur brillant et de croquer son œuvre avec gourmandise. Dans son dernier livre Saisons du voyage, ce géographe russophone nous plonge dans les souvenirs de sa jeunesse vagabonde et partage ses réflexions sur le voyage avec justesse et poésie.

 

 

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Cédric Gras, une saison russe en Antarctique à bord du brise-glace Akademik Fedorov ©Thomas Goisque

 


Quel est le sens du voyage aujourd’hui ? Vaste question philosophique qui résonne en chacun de nous, touristes éclairés, voyageurs responsables. Comment continuer à voyager et explorer le monde à l’heure des mutations rapides, constantes et irréversibles ?

 


Voyager, écrire, apprendre, et revenir

 


Depuis l’an 2000, Cédric Gras parcourt des milliers de kilomètres à pied, des Andes aux steppes d’Asie centrale, de l’Himalaya jusqu’aux sommets du Tadjikistan. Alors, vous vous dites, encore un livre d’un écrivain-voyageur sur les traces de Jack London, Alexandra David-Néel ou Joseph Kessel ? Eh bien non. Cédric Gras suit son propre chemin, les yeux face à son siècle, avec lucidité. Le géographe trouve son terrain, l’Eurasie, et tombe sous le charme brut de la Russie, la Sibérie et l’Extrême-Orient russe. Désireux d’approfondir sa connaissance de la langue, il travaille à Vladivostok puis en Ukraine pendant plusieurs années. Sans prétention ni romantisme, il interroge le pourquoi du voyage. Son expérience, aussi unique et subjective soit-elle, parle à toute une génération de voyageurs, ceux du XXIème siècle.

 

 

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Saisons du Voyage ©Sophie Parra d’Andert

 

 

Le goût de l’ailleurs

 


À 18 ans, passeport en main, Cédric Gras a très envie de partir, pour échapper à l’ennui.

 

Demain ne pouvait que se trouver ailleurs. Ailleurs était un autre jour, l’horizon devait tout résoudre. Je ne comprenais pas que l’on puisse avoir autre chose à faire que d’embarquer pour le bout du monde. […] Comme si on pouvait préférer regarder flotter des glaçons dans un whisky en causant d’art contemporain, plutôt que les icebergs miroitants depuis le pont d’un cargo rouillé.”

 

Quelques fulgurances heureuses lui rappellent ses années de baroude, son goût pour la montagne, la route, les grands espaces, les nuits à la belle étoile. Il se souvient de ses échappées dans les Andes, en Mongolie, au Tibet.

 

Nous ne prétendions à rien d’autre qu’à la route et à des mésaventures sans drames, à ces artères de bitume désignant l’horizon et le soleil s’estompant derrière. […] La route avale goulûment les vagues à l’âme et le spleen. On voit du pays. On fait des haltes qu’on oublie, on effleure du regard des visages, on change d’avis à tous les virages. Sans doute parce que, le voyage, c’est une traversée des mondes, ce n’est pas un lieu, ce n’est pas un Graal. Il se fiche des finalités et des destinations. […] Le road-trip comptait plus que le terminus dont nous n’avions qu’une vague idée. Il en allait de même de notre avenir.

 

 

 

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©Aurélien Mas

 

 

 

Comment redécouvrir la terre au XXIème siècle ?

 


Un sentiment de frustration vient pourtant assombrir ses errances, celui d’être né au mauvais siècle, trop tard. Une entrée en matière radicale donne tout de suite le ton : désenchanté.

 

Le voyage est d’abord rêvé. Il le reste et je l’ignorais. L’exploration a mangé son pain blanc, l’inconnu est devenu un mirage. […] Homo sapiens turisticus est un bipède cérébral et presque glabre qui s’est mis à sillonner frénétiquement sa planète.

 

Une ode au voyage responsable

 


Cédric Gras est dépité face à ce rite initiatique générationnel du voyage, qui lui semble inconsistant et vide de sens. On attend alors avec impatience le moment où il va se ré- enchanter devant le voyage et nous prescrire en quelque sorte ses remèdes à la mélancolie du voyageur. Tempéré par sa curiosité sans limite, il ne se complaît pas dans le désenchantement, il l’observe et cherche à l’accepter. De la désillusion initiale va naître une exploration intérieure aux confins de la sagesse. Son récit fulgurant de vérité se transforme en une traduction moderne de la philosophie bouddhiste : voir les choses telles qu’elles sont réellement.

 

 

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Cédric Gras au Tadjikistan pour commémorer les cent ans de la révolution russe d’octobre 1917 ©Octobre Blanc de Christophe Raylat

 

 

Consentir le monde, l’accepter et l’aimer tel qu’il est

 

Il nous suggère alors de “regarder le monde en face, droit dans les yeux”.

 

C’est la géographie qui m’a appris à prendre acte de la réalité et non la fantasmer dans un anachronisme ambulant. […] Au chant du cygne, il faut opposer la saveur, amère parfois, des métamorphoses. Le monde est fini, certes, mais il n’est pas figé. Il a changé de fond en comble. […] Je crois que le voyage, c’est contempler un peu ému la disparition d’une époque, c’est faire jouer les charnières. C’est explorer la contemporanéité en accordant une minute de silence au charme d’antan.

 

 

 

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De Moscou à Paris en side-car avec Sylvain Tesson ©Thomas Goisque

 

 

Élargir la géographie du tourisme, faire un pas de côté

 

Notre manière de voyager, le choix de nos destinations en dit beaucoup sur nous. Ils sont plus nombreux qu’on l’imagine les lieux où personne ne va, même s’ils ont déjà été explorés ou découverts par l’homme dans le passé.

 

Il faut se montrer gourmet au buffet de la Terre.”

 


L’expression hors des sentiers battus parait bien galvaudée tant elle est utilisée pour “vendre” du dépaysement, pourtant elle signifie toujours aujourd’hui une alternative, des chemins de traverse, un pas de côté.

 

 

J’ai fait mes plus beaux voyages à l’ombre des mammouths du voyage, vers les noms tabous des agences, dans le blanc des cartes touristiques, dans le trou noir des relations de comptoir. […] Tracer des perpendiculaires aux circuits superlatifs, ne pas s’émouvoir à l’unisson de ses pareils.

 

 

Le langage comme voyage

 

 

Le plus beau des voyages, selon lui, passe par l’apprentissage d’un langage. “Les mots de l’ailleurs” permettent de transformer le touriste, la langue pour se rapprocher des autres. Il a voulu tout déchiffrer de la Russie à travers sa langue. Cela demande un engagement, une véritable discipline loin du “dépaysement frivole”.

 

On passe de l’autre côté du miroir des apparences, on pénètre l’envers du décor. […]. Langue, odyssée majeure où l’endroit le plus anodin se fait conteur. […] En quelques mots, on se fond dans le paysage avec une assurance qui vous offre l’indifférence

 

 

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Oural, à la poursuite de l’automne ©Christophe Raylat – Nomade Productions

 

 

 

Voyager avec les saisons

 

Bien choisir son moment, idéalement “hors saison”, prendre son temps et voyager à contre-courant. On retrouve une idée qui nous est chère : voyageons peut-être moins, mais voyageons mieux ! Dans un précédent ouvrage, L’Hiver aux trousses, Cédric Gras nous invitait à un voyage glacial aux confins de l’Extrême-Orient russe à la poursuite de l’automne. Dans Saisons du Voyage, il suit le printemps et nous emmène de Malte à l’Islande.

 

Je guette les solstices, je prends des départs astronomiques. Je me déplace avec les saisons, pas les périodes touristiques et les calendriers décrétés par les ministères, mais celle de la mécanique céleste.

 

À la fin de ce récit intime, il devient alors résigné, comme apaisé, capable de s’abandonner à l’apesanteur de la mer, “sous la voûte scintillante et démesurée.”

 


Saisons du Voyage de Cédric Gras, aux Editions Stock
 

 

 

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