Tourisme durable

Voyage au Liberland, entre Serbie, Croatie et Hongrie

29 Mai 2018 - Découverte
Il était une fois un pays qui, officiellement, n’existe pas, un territoire en forme de cœur, 7 km2 de forêts, de bras de rivières, de clairières et de plages donnant sur le Danube côté croate. Une “terra nullius” en jargon juridique, à savoir un bout de terre que ni la Serbie, de l’autre côté du fleuve, ni la Croatie ne réclament… jusqu’à ce que Vit Jedlicka, un trentenaire bien bâti à l’allure bonhomme, politicien, économiste, tchèque de nationalité et libertarien de pensée décide d’y créer un pays, le Liberland en 2015, basé sur les idéologies libertariennes. Voyage aux frontières d’une micronation.
 
 

 

Naissance d’une micronation libertarienne

 
C’est le 13 avril 2015 – la date coïncide volontairement avec la date de naissance de Thomas Jefferson – que Vit Jedlicka s’aventure sur cette terra nullius en forme de coeur et y plante le drapeau du Liberland, créant ainsi un tout nouveau pays. Accompagné d’un ami et de sa campagne, il se fait élire à deux voix sur trois président du Liberland – il s’abstient tandis que ses deux comparses votent pour lui. Il fonde son État sur les principes du libertarianisme – philosophie politique et économique qui repose sur la liberté individuelle conçue comme fin et moyen – et draîne autour de lui toute une clique de libertariens du monde entier qui croient en une terre promise où l’État aurait un rôle ultra-minimal
 
L’État se limitera aux affaires étrangères, la gestion de la citoyenneté et la propriété soit le cadastre”, serine Jedlicka à tous les journalistes qui veulent bien l’écouter et qui, perplexes, cherchent toujours à démêler si le Liberland est une proposition plausible ou une vaste plaisanterie.
 
 
Vit Jedlicka brandit le drapeau du Liberland
Vit Jedlicka brandit le drapeau du Liberland
 
 
En tout cas, toute une armée de pionniers se crée autour de Vit. La LSA (Liberland Settlement Association) est fondée et monte son QG dans une villa du village serbe de Bezdan, louée à un local. À la tête de la LSA, le Danois Niklas Nikolajsen, ponte du Bitcoin et l’un des principaux financeurs du projet dont le but est de s’installer au Liberland. Mais alors que les Serbes n’en ont que faire, les Croates, eux, ne voient pas la création du Liberland d’un très bon oeil.
 

 
Tentative de “débarquement” sur une plage du Liberland
Tentative de “débarquement” sur une plage du Liberland
 
 
Les tentatives de colonisation, par voie de fleuve depuis la Serbie comme par voie de terre depuis la Croatie, se soldent systématiquement par une interpellation ou arrestation des protagonistes… Le motif : passage illégal de frontière. Pourtant, les futurs Liberlandais ne manquent pas de stratège et les opérations prennent parfois des allures de poursuites James Bondesques spectaculaires sur le Danube.
 
Mais les Croates ne cèdent pas pour autant. Les sous comme les supporters du Liberland viennent à manquer, l’automne et la grisaille remplacent l’euphorie de l’été et les aventures nautiques sur le Danube s’étiolent comme les feuilles mortes.

 
 
Course-poursuite sur le Danube avec la police croate
Course-poursuite sur le Danube avec la police croate
 
 

Le Liberland, trois ans plus tard

 
Depuis ces tentatives infructueuses, quelques pionniers se relaient toujours aux abords du Liberland pour évaluer les possibilités d’y pénétrer. Vit y fait aussi de régulières apparitions et un noyau dur de défenseurs du projet n’a pas renoncé. Pourtant, la micronation n’existe plus que virtuellement et aux dernières nouvelles, Vit serait à la recherche d’un autre territoire aux voisins moins revêches. En tout cas, cette aventure de recherche d’Eldorado, de terre promise a laissé des traces plutôt fantasques et amusantes dans ce carrefour des Balkans marqué par une histoire riche et parfois explosive et des paysages de forêts, de canaux et de rivières magnifiques.

 
 
À quelques kilomètres à pied de Liberland
À quelques kilomètres à pied de Liberland
 

Un décor naturel de rêve

 
Car la curiosité d’un nouveau pays peut vous amener à découvrir une région peu visitée, à cheval sur trois pays – la Croatie, la Hongrie, la Serbie – où on change de langue d’un village à un autre, et de coutumes aussi. Ainsi, sur la rive croate du Danube, le village frontière de Batina en Slavonie est au pied de vignobles – blancs, rosés et rouges – où l’on peut se concocter une très sympathique route des vins. Certaines caves font aussi restaurant et l’ambiance est très champêtre et familiale. À Batina, vous ne manquerez pas le monument de la bataille de Batina, symbole de la résistance aux Allemands pendant la deuxième guerre mondiale.

 
 
Pont de Batina
Pont de Batina
 
 
De l’autre côté du grand pont orange qui sépare les deux anciennes républiques yougoslaves, ce sont des guinguettes sur le bord du Danube qui accueillent le visiteur comme la Carda Carina, une petite auberge aux nappes aux carreaux rouges remplie d’objets incongrus, qui plonge dans un film de Kusturica, orchestre gitan inclus !
 
 
Carda Carina, sur les bords du Danube, côté serbe
Carda Carina, sur les bords du Danube, côté serbe
 
 
À Bezdan, première petite ville serbe de Voïvodine après la frontière et QG du Liberland, on peut facilement se loger chez l’habitant, partir pour des aventures éco-touristiques en vélo, à pied ou en barque le long de la réserve naturelle protégée depuis 2001 de Gornje Podunavlje : on y trouve biches, cerfs, plus de 260 espèces d’oiseaux ainsi qu’une flore exceptionnelle dans le bras et les entrelacs du Danube. Attention toutefois aux sangliers, aux chasseurs et aux Liberlandais en pleine tentative d’invasion du Liberland !

 
 
Bain dans le canal qui coule à Bezdan
Bain dans le canal qui coule à Bezdan
 
 
À quelques kilomètres au sud de Bezdan, passez à Backi Monostor mi-août, au moment de la fête folklorique – Bodrog Fest, haute en couleurs, costumes, calèches et poissons du Danube mijotés au paprika dans d’énormes chaudrons… Village majoritairement croate, Backi Monostor est principalement peuplé par une minorité qui vit depuis des siècles le long du Danube, les Sokaz.

 
 
Shokaz à la Bodrog Fest, la fête annuelle traditionnelle de Back Monostor
Shokaz à la Bodrog Fest, la fête annuelle traditionnelle de Back Monostor
 
 
Poursuivez votre périple par la station thermale d’Apatin à une vingtaine de kilomètres encore plus au sud, où le séjour à l’hôtel thermal resté dans son jus titiste vaut qu’on s’y attarde. Les eaux chaudes naturelles sont excellentes pour les articulations et les rhumatismes.

 
 
Les thermes d’Apatin
Les thermes d’Apatin


 
Enfin, reprenez plein nord, vers la Hongrie et visitez la jolie ville au passé austro-hongrois de Baja pour remonter au temps du grand Empire avant que tout ne soit encore une fois chamboulé, suite à l’attentat de Sarajevo. Bien sûr, vous pouvez aussi vous attarder à Bezdan et vous rallier aux pionniers du Liberland. Les aventuriers sont les bienvenus, tout comme les discussions politiques !
 
 
 
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