menu.title
TOUTES NOS RUBRIQUES
Tourisme durable

L’environnement au cœur des enjeux chinois

13 Mars 2017 - Actualité / Portrait / Préservation

Au classement quotidien des cent villes les plus polluées au monde, on compte systématiquement une batterie de villes chinoises. Pris entre l’étau du charbon et la pression des classes moyennes urbaines qui font de plus en plus entendre leur voix, la Chine vit une situation schizophrène. Depuis une dizaine d’années, elle est à la fois le pays le plus polluant de la planète et le premier investisseur mondial en énergies vertes. Un ouvrage synthétique vient enfin faire le point sur cette situation inédite, « La crise Environnementale en Chine », de l’économiste et sinologue Jean-François Huchet. Une analyse fine de la situation actuelle détaillant les facteurs économiques et politiques qui ont conduit à cet état des lieux dramatique.

 


Journée classique de pollution à Kunming © www.philippepataudcélérier.com

 

Une pollution peut en cacher bien d’autres

  
Lorsque l’on parle de la crise environnementale que connaît la Chine aujourd’hui, on a souvent tendance à l’associer à la pollution de l’air, et certes, la situation n’est pas reluisante. Toutefois, elle masque également des pans entiers d’un état des lieux bien plus inquiétant, car au-delà de la qualité de l’air, la situation des sols, des nappes phréatiques, de l’eau sont tout aussi, voire plus, préoccupants. En croisant données chinoises, internationales, et enquêtes de terrain, Jean-François Huchet nous livre un constat édifiant. Concernant les sols, une étude faite par des scientifiques chinois, basée sur un échantillonnage vaste, a conclu que 19% des terres arables seraient polluées.
 
 
Or l’urbanisation croissante que connaît le pays n’aidera pas à les dépolluer avec des déchets de chantier croissant de façon exponentielle depuis la fin des années 1990, sans compter les déchets ménagers... La situation de l’eau est tout aussi préoccupante, la plupart des nappes phréatiques sont polluées en profondeur, avec un effet induit sur les lacs, les rivières, les côtes marines. Une pollution très complexe et très longue à endiguer.
 
 
Enfin, le réchauffement climatique n’épargne pas non plus le géant chinois : fonte des glaciers, augmentation du débit des fleuves, carences en eau seront autant de défis que les autorités chinoises auront à gérer dans les années qui viennent…
 
 
 

  

Des épisodes de plus en plus fréquents d’« Airpocalypse »

  
Dans les grandes villes du nord, ce sont surtout les épisodes d’airpocalypse qui ont retenu l’attention du grand public. A Paris, la mise en place de la circulation alternée est décrétée lorsque l’indice de pollution atteint les 120/130 PM alors qu’à Pékin, il n’est pas rare d’avoir des journées à 450 voire 500 PM, avec des impacts sur la santé publique que l’on imagine. Au départ réticent à communiquer des données, le gouvernement chinois a été obligé de suivre lorsque l’ambassade des Etats-Unis a commencé à publier des bulletins quotidiens sur les émissions de particules fines.
 
 
Depuis 2013, la Chine est devenue le pays où l’on publie le plus d’informations sur la pollution de l’air, de nombreuses applications existent pour les téléphones portables et l’on peut avoir en temps réel le niveau de pollution des villes. Ainsi, entre 2008 et 2015, on ne comptait que 52 jours d’air correct répondant aux normes de l’OMS, soit 2% du temps passé… En outre, la pollution de l’air n’est pas uniquement le fait du CO2 mais de bien d’autres polluants aux effets peu connus, dont une pollution intérieure due aux nombreux composants chimiques des matériaux de construction.
 
  
 

 

Comment en est-on arrivé là ?
 

Si le constat dressé par Jean-François Huchet est sans appel sur la gravité de la situation, il n’est pas non plus sans causes. L’économiste relève plusieurs facteurs qui ont mené à cette crise et parmi eux, la démographie, souvent oubliée des analyses. Or l’on sait que la Chine a connu un doublement de sa population entre 1949 et 1980, avec forcément en effet induit une empreinte environnementale beaucoup plus forte. Difficile de réfléchir de manière relative dans un pays aussi vaste que dix-huit France, où l’effet de masse démultiplie la moindre problématique.
 
 
Autre facteur pointé dans l’ouvrage, le fonctionnement de l’économie politique chinoise au niveau local, qui a laissé une très forte latitude aux cadres locaux  avec la reproduction à l’infini de tissus industriels complets (8 000 cimentiers, 150 producteurs de sidérurgie, etc.) pour des raisons à la fois fiscales, de clientélisme, d’image…. Un chiffre à lui seul illustre ces excès : entre 2011 et 2013, la Chine a utilisé plus de ciment que les USA au 20ème siècle. Or, les cimentiers représentent 4% des émissions de CO2 au monde…
 
Enfin, Jean-François Huchet revient longuement sur le modèle économique chinois qui, dès 1949 avec Mao puis en 1978 avec Deng Xiaoping, a fait du charbon sa solution au besoin d’énergie pour l’industrialisation du pays, une addiction qui perdure encore aujourd’hui, avec 14 000 centrales thermiques au charbon. Des provinces comme le Shandong brûlent plus de charbon que l’Allemagne. Et avec, en Chine, la 3ème réserve de charbon au monde, ce modèle n’est pas prêt de s’arrêter s’il n’existe pas de volonté politique forte…
  

Quelles réponses, quelles politiques publiques ?
 

De plus en plus pressé par une société civile qui commence à s’organiser et à faire entendre sa voix, notamment dans les villes où les derniers épisodes d’Airpocalypse ont donné lieu à plusieurs manifestations, le gouvernement chinois a été obligé de prendre le problème à bras le corps.
 
 
Toutefois, la mobilisation reste récente. Ainsi, la création d’un ministère de la Protection de l’Environnement a moins de dix ans. En 2015, de nouvelles lois sont passées. Elles consacrent le principe du « pollueur-payeur » mais leurs applications restent problématiques. On ferme encore trop souvent les yeux au niveau local et se contente de semi-solutions : fermetures d’écoles et interdiction de faire du sport quand l’air devient vraiment irrespirable. L’état de loi émerge mais l’état de droit se fait attendre…
 
L’autre réponse consiste à investir massivement dans les énergies renouvelables, l’effet de masse permet des économies d’échelle qui favorisent la transition. Ainsi, en quelques années, la Chine est devenue un véritable laboratoire pour les énergies vertes et les industriels du monde entier essaient d’y être présents.
 
 
Le principe du "pollueur-payeur" est actif en Chine

 

Et demain ?
 
 
L’ouvrage de Jean-François Huchet est là pour nous le rappeler : il y a des données incontournables. Aujourd’hui, on compte 190 millions de voitures sur les routes chinoises, 400 à 500 millions bientôt… Même si on limite la production du charbon d’ici 2030, il restera toujours 4 milliards de tonnes. Sans compter le problème de la transparence. En 2016, le gouvernement a annoncé que l’on avait sous-évalué de 700 millions de tonnes la production de charbon et les émissions de CO2, or cette sous-évaluation correspond aux émissions annuelles du Japon…
 
 
En outre, sur l’air, quand les politiques publiques sont efficaces, on arrive à récupérer des situations satisfaisantes, mais sur la pollution de l’eau, les populations touchées sont plus rurales, beaucoup moins organisées, et leurs voix forcément moins entendues. Et pourtant la situation est parfois dramatique, comme ces « 400 villages du cancer », victimes de la pollution des nappes phréatiques. Depuis quelques années, des scientifiques sont venus aider ces communautés paysannes et tentent de traiter cette épée de Damoclès.
 
 
Certes la pression de la société civile est de plus en plus forte, certes on investit dans les nouvelles technologies, certes on annonce un plan de réduction du charbon, certes on tente ici et là de colmater des brèches mais les chiffres restent là, les lobbys aussi, et au final la situation n’évolue pas aussi vite qu’on le souhaiterait.