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L'économie collaborative est-elle morte ?
Entretien avec Arthur de Grave

20 Mars 2017 - Actualité / Entretien / Innovation / Portrait
Rédacteur en chef du magazine « Ouishare », édité par la structure du même nom, spécialiste de la société collaborative, Arthur de Grave a notamment fait parler de lui en déclarant l’été dernier dans une tribune très commentée que « l’économie collaborative était morte ». Explications.

Arthur de Grave, membre du collectif Ouishare © Benjamin Boccas

 

 
TV5MONDE : Parlez-nous de OuiShare, « collectif, communauté, accélérateur d’idées et de projets dédiés à l’émergence de la société collaborative ».
 
 
Arthur de Grave : Ouishare est un peu tout cela, oui : un think tank créé il y a 4 ans, à l’aube de cette économie collaborative que nous pensions alors porteuse d’un nouveau modèle de société, plus vertueux. Le concept a pris son envol et on s’est aperçu que ce n’était pas encore le Grand Soir, ce qui ne nous empêche pas de chercher comment maximiser les effets positifs engendrés par le changement actuel plutôt que de le laisser se déployer de manière anarchique ; l’un des buts principaux étant de réconcilier innovation technologique et progrès social.
 
  
TV5 : Airbnb et Uber font souvent la une en ce moment, au gré d’une sorte de « haro sur l’écoco ! ». Est-ce dû au réveil des forces de réglementation ?
 
 
AdG : L’économie de plateforme s’est en effet développée dans des zones encore peu réglementées, où les quelques garde-fous existants (comme la taxe de séjour à Paris) n’étaient pas adaptés. Ce qui se passe avec Airbnb est exemplaire : son modèle brouille les limites entre amateurisme et professionnalisme et le législateur essaie à la hâte de recréer une étanchéité entre ces deux mondes, de déterminer une limite à ne pas franchir. Le problème est qu’il connaît mal ce phénomène qui est loin de se limiter aux deux plateformes citées (les seules qu’il connaisse). Sa réponse est donc souvent inappropriée et, concernant la taxation des Français qui gagneraient plus de 23.000 € en louant leurs biens, c’est juste un coup d’épée dans l’eau, tant cela concerne peu de gens.
 
  
TV5 : Vous avez déclaré que l’économie collaborative avait vécu. Que vouliez-vous dire par là ?
 
 
AdG : L’économie collaborative a toujours été un composite. Nous l’auscultons depuis 4 ans et, au départ, en voyant émerger les plus grosses plateformes, nous nous sommes dit : « cette niche est en train de devenir un truc énorme ! », une niche dans laquelle nous incluions fablabs, crowdfunding et divers autres projets « associatifs », collectifs et généreux. Mais pas du tout : le joli conte prôné par Jérémy Rifkin de l’émergence quasi spontanée d’un nouveau modèle, plus juste en soi, ne tient pas la route. Les grosses plateformes partent dans leur sens et des tas d’autres structures vivotent ou meurent. Rien dans ce qui se passe n’est homogène ni automatique, surtout pas la restructuration du modèle social. La seule chose certaine, c’est que ces plateformes créent de la valeur sans recourir au salariat. Pour le reste, l’économie de plateforme n’est pas vertueuse en soi ; le citoyen va donc devoir interagir pour que les choses évoluent dans le bon sens. C’est également pour cela qu’on ne peut ni parler d’ubérisation (phénomène qui ne concerne qu’Uber) ni d’une « économie collaborative » au singulier, se déployant selon un modèle unique. Parlons plutôt de l’émergence d’une société collaborative, dans laquelle chaque citoyen va avoir son mot à dire pour lui donner forme.
  
 
 
Un événement organisé par Ouishare

  

TV5 : Le tourisme a toujours été un secteur pionnier de la mutation numérique. Aujourd’hui, sur un voyage, 21% des Européens consomment déjà au moins un hébergement collaboratif, 13% un transport et 1% un service. Jusqu’à quelle part le collaboratif peut-il prendre d’un secteur économique ?
 
 
AdG : Concernant la dernière question, impossible de présager quoi que ce soit car, comme nous l’avons dit, rien n’est homogène ni identique d’un secteur à l’autre. Concernant le tourisme pionnier de la mutation, c’est juste ; d’abord parce que l’offre classique était vieillissante, ensuite parce que les pratiques de consommation deviennent - c’est un fait - plus collaboratives : Airbnb, ce n’est pas du low-cost et le résultat d’un choix financier, c’est d’abord une expérience différente qui est recherchée. En revanche, la dimension financière demeure centrale dans le phénomène de mutualisation effectuée via les plateformes lorsque celles-ci rencontrent le succès. Car, en définitive, les gens mutualisent quoi ? Ce qui leur revient trop cher : logement et transport. D’où le covoiturage et le partage de véhicules, les échanges d’appartements et Airbnb. Dès que vous passez à la perceuse, l’appareil à raclette ou, concernant le tourisme, aux services (1%), cela ne fonctionne plus vraiment…
  
 
TV5 : A la sortie d’expériences collaboratives, le taux de satisfaction est bien plus élevé que dans le tourisme classique. Dans le même temps, on y reçoit le double de plaintes. Ce qui ne semble pas décourager les gens…
 
 
AdG : C’est très intéressant, oui. Cette rugosité (l’expérience de consommation proposée n’est ni lisse ni formatée) consubstantielle à la consommation collaborative est parfaitement acceptée : l’appart d’un particulier sera toujours moins bien rangé qu’une chambre d’hôtel et on admet parfaitement que le petit producteur bio contacté n’ait plus de tomates… Car ces imperfections sont le prix à payer pour avoir une expérience à dimension humaine, plus « authentique ». De plus, il s’agit moins de prendre des risques que d’accepter des imperfections ; les plateformes s’autorégulant par le système des évaluations et les vrais accidents, très médiatisés, étant en définitive rares. D’autant que le volet assurantiel est désormais pris en compte grâce à des compagnies comme la MAIF, très présente dans le secteur collaboratif.
  
 
TV5 : Les principaux utilisateurs de l’économie collaborative dans le tourisme ne sont pas des étudiants mais des Millenials (la génération Y, nés avec internet) : cadres supérieurs et professions libérales (en famille souvent). Qu’attend des voyages cette génération, la vôtre ?
 
 
AdG : Je ne suis pas forcément fan de la lecture générationnelle, mais les études montrent, en effet, que les pratiques collaboratives ne sont pas le fait d’étudiants fauchés. Pourquoi rechercher cette expérience différente ? Tout simplement parce que, pour la génération d’Erasmus, des stages à l’international et des voyages facilités, génération connectée en permanence au monde et vivant partout et nulle part à la fois, l’exotisme a disparu. Ajoutez à cela l’uniformisation extrême des modes de vie et vous n’avez plus guère d’« ailleurs » ; sauf justement si vous le créez en recourant à ce type d’expériences encore peu formatées, comprenant une petite dose d’« aventure »...
 
  
TV5 : Et vous, quel type de vacances prenez-vous et comment voyagez-vous ?
 
 
AdG : Je fais partie de cette génération pour laquelle la frontière entre temps de travail et temps personnel est devenue peu étanche. De plus, étant travailleur indépendant, je n’ai pas de temps de vacances identifié, officiel, et mes loisirs demeurent souvent, au moins en partie, connectés. Enfin, comme je voyage beaucoup pour mon travail, en France comme à l’étranger, mes temps de vacances correspondent moins à un déplacement géographique qu’à une réelle déconnexion. La diète numérique, voilà le vrai temps de vacances pour beaucoup d’entre nous. Durant laquelle, souvent, nous louons une maison à plusieurs amis par exemple.