Tourisme durable

Dans les pas de Paul-Émile Victor

06 Novembre 2017 - Culture / Découverte / Entretien / Portrait
Auteur, reporter, réalisateur de documentaires, Stéphane Dugast a multiplié les enquêtes avec une prédilection pour les milieux marins et les régions polaires. Pas étonnant que son chemin ait croisé à plusieurs reprises celui de Paul-Emile Victor, d’abord sur le terrain, lors de différentes explorations au Groenland, puis par une rencontre, celle de Daphné Victor, fille du célèbre explorateur des pôles. Ils co-signent ensemble la première grande biographie de l’aventurier hors normes que fut Paul-Emile Victor. Rencontre avec Stéphane Dugast. 
 

 

 

Biographie de Paul-Émile Victor © DR

 


 

TV5MONDE : Pourquoi cette envie de retracer la vie de Paul-Emile Victor ?



Stéphane Dugast : Il y a depuis toujours chez moi une vraie passion pour les récits des explorateurs. Et j’ai également eu l’occasion d’embarquer sur de nombreux bateaux pour y mener bien des reportages. Quant à cet ouvrage, on peut dire que cela remonte à 2002, lors d’un reportage au Pôle Nord. J’accompagnais l’explorateur Frédéric Chamard-Boudet qui venait de traverser la calotte glaciaire du Groenland dans les pas de Paul-Emile Victor.

J’ai eu envie à mon tour de partir sur les traces de PEV. Ce que j’ai fait en 2006, dans le but de savoir ce qu’étaient devenus les eskimos d’Ammassalik.

C’est pour ce projet que j’ai fait connaissance  de Daphné Victor, unique fille de l’explorateur. J’ai ainsi séjourné trois mois dans les villages de la côte Est du Groenland pour partager le quotidien des Eskimos que l’on appelle les Inuits, constater leur adaptation au progrès, et notamment au changement climatique. Ce travail a abouti à un film documentaire, un livre et une exposition.
Il m’a aussi totalement immergé dans la vie de Paul-Emile Victor.
De fil en aiguille, avec Daphné Victor, l’idée d’écrire une biographie à deux nous est apparue comme une évidence.
 
 
 

 


 

TV5 : Comment avez-vous travaillé ?


 
SD : Nous avons souhaité écrire le livre avec les yeux de Paul-Emile Victor et donc, après avoir un peu tâtonné au départ, nous avons mis en place une collaboration très fructueuse.
Daphné s’est surtout concentrée sur les recherches, la matière première, la chronologie, un vrai travail de détective. Quant à moi, je me suis plus concentré sur l’écriture, le découpage et les problématiques.

Daphné a ensuite retravaillé mes écrits pour leur donner encore plus de chair et de corps. Nous avons ensuite peaufiné le tout ensemble avec pour idée d’en faire un récit extrêmement fidèle, sourcé en tout point, mais qui se lise comme un roman .

Cela nous a pris quatre ans au total, avec une complicité de tous les instants, et la possibilité aussi d’aborder quelques zones d’ombre du personnage. Il s’agit tout de même d’un personnage que tout prédestinait au départ à reprendre l’entreprise paternelle de pipes et de stylos sise dans le Jura et qui va tout lâcher pour embarquer sur le « Pourquoi Pas » du commandant Charcot en partance pour le Groenland.

Au final, la plus grande difficulté de ce livre a été de se mettre à chaque fois dans le contexte de l’époque et surtout à narrer les faits au plus proche de la vérité. 
 
 
 
 
Aux confins des pôles © S. Dugast


 

TV5 : Comment l’ouvrage a-t-il été reçu ?


 
SD : Les milieux polaires et scientifiques restent très fermés mais les « pévophiles » ont adoré. Toutefois, mon plus beau cadeau, je le dois à Jean-Christophe Victor (son fils), qui, en novembre dernier, quelques semaines avant de nous quitter, m’a confié avoir lu deux fois d’affilée notre biographie. Il nous remerciait même sa sœur et moi pour avoir effectué ce travail.
À sa lecture, il disait avoir réalisé plein de choses qu’il ne savait pas et qu’il comprenait à présent.

Nous avons aussi reçu beaucoup de commentaires enthousiastes des spécialistes comme du grand public. La majorité de nos lecteurs ont apprécié l’ouvrage.
Je suis surtout fier d’avoir remis le grand homme qu’est Paul-Emile Victor à sa juste valeur, qu’il appartienne à l’histoire non seulement pour les plus de 50 ans mais pour tout un chacun et les plus jeunes.
 
 
 
Portrait d'un jeune esquimau © Ashtyn Renee

 

TV5 : La querelle qui dure sur presque une vie avec Robert Gessain est presque incroyable…


 
SD : J’y tenais, c’est l’histoire. Pendant la guerre, Paul-Emile Victor perd tous ses carnets du Groenland. Il les retrouve à 79 ans après les avoir inlassablement réclamés à Robert Gessain, son meilleur ami mais aussi son meilleur ennemi avec qui il a tout partagé, le travail, le terrain, l’amitié…

Et ainsi, à 79 ans, Paul-Emile Victor devient le scientifique qu’il a toujours rêvé d’être, au point que Claude Levi Strauss lui dira : « Vous êtes enfin des nôtres. »
 
 
 

Dessin du Fond Paul-Émile Victor © DR

 


TV5 : En écrivant son histoire, qu’est-ce qui vous a le plus surpris chez l’homme auquel vous ne vous attendiez pas ?


 
SD : Son côté rêveur quand il se réfugie dans sa cabane, ses cabanes. Aussi son lien avec Charcot que je trouve passionnant. Je me suis même rendu sur les lieux du naufrage. J’ai également beaucoup aimé le modèle d’éducation qu’il a reçu de ses parents, cette bienveillance mêlée d’exigence qui ouvre tant le champs des possibles.

Sa quête de l’autre m’a fasciné. Sa capacité à rebondir malgré l’adversité est épatante au point de se réinventer en logisticien et chef des Expéditions Polaires Françaises à compter de 1947, même si ce ne sera jamais un meneur d’hommes.
Et puis, à 69 ans, il claque tout et part s’installer en Polynésie, à Bora Bora, sur un motu avec Colette, sa seconde épouse et son fils Teva. C’est un homme de convictions !
 


 

TV5 : Défenseur de l’environnement, curieux des peuples, Paul-Émile Victor avait beaucoup de valeurs proches du tourisme durable….


 
SD : Ce qui m’a surpris, c’est sa conscience écologique acquise à la fin de sa vie, et ce, à une période où l’écologie n’existait pas. En sus, il allie toujours théorie et pratique, comme par exemple son souci que chacun consomme le moins d’eau.
Quelque part, il a été précurseur, même si lors de ses explorations mécanisées en Terre Adélie et au Groenland, il ne se souciait guère de cette dimension.  C’est là un paradoxe et un point abordé dans  une récente polémique avec Cousteau, et Le Monde du Silence, accusé de ne pas respecter la Nature. Autre temps, autres mœurs.

Durant les Trente Glorieuses, on se souciait peu de notre planète. Les grands explorateurs ont été des prédateurs de la Nature. Chez Victor, la lecture du livre « Le printemps silencieux » que lui passe Colette sa femme, va bousculer toutes ses certitudes d’alors et lui faire naître de nouvelles convictions.
Ce qui lui importe, c’est la défense de l’Homme dans son environnement et cette planète que l’on est en train de mettre à sac. C’est la naissance d’une conscience écologique et humaniste. Et c’est avéré.
 
 
 
 
   

 

 
 

TV5 : Pensez-vous qu’au sein de la communauté scientifique aujourd’hui, Paul-Émile Victor ait la reconnaissance qu’il mérite ?


 
SD : Pour moi, il a été un peu spolié. Jusqu’à la publication de son ouvrage La civilisation du phoque qui le réhabilite comme ethnologue à 80 ans, les scientifiques raillent son côté bateleur, ses conférences grand public, mais ne valorisent pas son travail de fond. Or quand on lit son travail, on découvre de vrais trésors.

Paul Emile Victor laisse une trace, ne serait-ce que par son travail sur la civilisation du phoque, ses dessins, ou ses récits d’aventure.
Il a fait entrer les eskimos dans la société française et même des mots eskimos aussi populaires que kayak ou anorak. Et l’ouvrage Apoutsiak, le petit flocon de neige est à Victor ce que Le Petit Prince est à Saint-Exupéry.
 
 
 
Stéphane Dugast dans les pas de Paul-Émile Victor © DR

 


 

TV5 : Un musée des pôles peut-il un jour ressortir des cartons ?


 
SD : C’est ce qu’il rêvait de faire et qu’il avait lancé fin des années 1980 avec Pierre Marc dans le Jura.

Depuis, Jean-Christophe Victor et Stéphane Niveau ont fédéré les énergies pour lancer l’Espace des Mondes Polaires (EMP), un musée tout juste inauguré en juillet dernier à Prémanon dans le Jura. La nouveauté dans la continuité. De là où il est, ou pas, Paul-Emile Victor doit être ravi !
 

 
 
Exposition "Dans les Pas" © S. Dugast

 



 

                 -------------------------------------------- Pour information ----------------------------------------------

 

Paul-Émile Victor, J’ai toujours vécu demain. Préface de Nicolas Hulot. Daphné Victor et Stéphane Dugast, Robert Laffont, 2015 (grand format). Points éditions, 2017 (Poche).


 

 

 

 

 

TV5 : Pensez-vous qu’au sein de la communauté scientifique aujourd’hui, Paul-Émile Victor ait la reconnaissance qu’il mérite ?


 
SD : Pour moi, il a été un peu spolié. Jusqu’à la publication de son ouvrage La civilisation du phoque qui le réhabilite comme ethnologue à 80 ans, les scientifiques raillent son côté bateleur, ses conférences grand public, mais ne valorisent pas son travail de fond. Or quand on lit son travail, on découvre de vrais trésors.

Paul Emile Victor laisse une trace, ne serait-ce que par son travail sur la civilisation du phoque, ses dessins, ou ses récits d’aventure.
Il a fait entrer les eskimos dans la société française et même des mots eskimos aussi populaires que kayak ou anorak. Et l’ouvrage Apoutsiak, le petit flocon de neige est à Victor ce que Le Petit Prince est à Saint-Exupéry.