Tourisme durable

Quelle place pour le tourisme sur les sites mémoriels ?

08 Juin 2016 - Culture

Le tourisme de mémoire a le vent en poupe. Toutefois, face à l’explosion des pratiques mémorielles, à la multiplication des touristes sur des sites dédiés au souvenir, de nombreuses questions se posent. Comment partager l’espace entre visiteurs et victimes ou descendants de victimes qui n’ont pas les mêmes attentes ? Comment éviter les pratiques irrespectueuses, gérer les perceptions différentes du recueillement, du rapport à la mort, de la culture du souvenir, l’ingérence du religieux, des cohabitations souvent conflictuelles ? Comment se recueillir entre les cars de tourisme et les groupes scolaires, et donc, finalement, quelle place attribuer aux touristes sur les sites mémoriels ?

 

La mondialisation des sites de mémoire

 

 

 

 

Depuis la fin des années 1990, les pratiques mémorielles explosent. Mémorial de la Shoah de Berlin, Parc de la Mémoire à Buenos Aires, musée-mémorial de Drancy, stupa en mémoire des victimes Khmers rouges, musée du 11 Septembre… autant de sites qui ont moins de dix ans et qui témoignent de l’importance d’ancrer la mémoire dans des lieux symboliques dédiés au souvenir. Toutefois, particularité de ces nouveaux espaces, tous doivent prendre en compte le fait touristique dès leur conception. Car, au-delà du souvenir, de la dimension mémorielle, les statistiques de visite montrent que de plus en plus de visiteurs n’ont pas de lien direct avec la tragédie. Et ces nouveaux visiteurs, aussi touristes, influent de plus en plus sur le contenu des sites et des expositions présentées, qui se veulent plus didactiques, explicites, parfois adaptées à des publics plus jeunes, souvent multilingues...

 

 

Un mélange des genres qui posent question

 

Or, effet pervers de cette mondialisation, à force de voir des touristes fouler les lieux de leur mémoire, les groupes scolaires chahuter entre les tombes, les curieux mitrailler les lieux du souvenir, les victimes directes et leurs descendants ne se retrouvent plus dans ces lieux ; ils ont leurs lieux, leur calendrier, plus intimes[1].En outre, en mars dernier, l’entrée fixée à l’équivalent de 24 € pour le musée du 11 Septembre a entrainé une nouvelle polémique. Faut-il faire payer l’accès à un lieu de mémoire ? Un autre débat s’était également interrogé sur les boutiques souvent présentes en ces lieux. Jusqu’où aller dans le commerce du souvenir ? Pour quelle réflexion ? Car trop souvent, les professionnels du secteur jouent sur l’identification aux victimes, les discours poignants, mettent en scène la pitié pour vendre des « tours du souvenir », des tours qui finissent par épuiser l’essence même de leur raison.

 

 

La pédagogie, pas la démagogie

 

 

Un artiste chinois se recueille devant le mur de la Commune © G.Clastres

Et pourtant, faut-il tout rejeter en bloc, nier le rôle et la place du tourisme sur les sites mémoriels ? Evidemment, on pourra toujours arguer du rôle pédagogique de ces lieux censés nous renseigner sur des massacres que l’on ne voudrait plus jamais revoir (et qui pourtant continuent ailleurs en temps réel), arguer de cette histoire que l’on cherche à dépasser, à transcender. Et puis, il y a les générations futures, celles qui doivent ne pas oublier, comprendre, puisqu’avec les années, peu à peu, le temps du souvenir et des victimes laisse la place à un temps plus distancié, le temps de l’Histoire. Sophie Wahnich[2], historienne au CNRS, précise : « Les sociétés qui souhaitent transmettre sont les mêmes à se lamenter sur la non-transmission. Or les lieux de l’Histoire ne sont pas si faciles que cela à appréhender, surtout lorsqu’il s’agit d’un patrimoine négatif. Peut-on transmettre de la négativité ? » Et pourtant, ces lieux ont un sens, mais un sens qu’il faut savoir aller chercher. Et on en revient à une chose toute simple, l’individu, l’intime, ou comme l’exprime Sophie Wahnich avec sa justesse éclairée, « la compétence qu’il y a en chacun de nous de faire face au gouffre ». La compétence voire l’envie, serait-on presque tenté d’ajouter, tant l’effort est nécessaire et indispensable pour se confronter à des réalités que l’on préfèrerait oublier.

 

Transmettre l’indicible

 

Cimetière du Père Lachaise à Paris © G.Clastres

Alors, comment tenter la transmission, comment faire en sorte de « patrimonialiser le négatif » et d’aider le regard à dépasser le premier stade de témoin, voire de voyeur. Pour l’historienne, « il faut que le regard se décadre, que ces lieux de mémoire donnent l’occasion d’être pensif, il faut marcher, arpenter, créer des itinéraires qui permettront de mettre peu à peu le pas au rythme des pensées, des itinéraires qui produiront une possibilité d’appropriation. C’est ce qui se passe sous nos pieds qui importe, le rapport entre visible et invisible. » Le dicible et l’indicible également. Car, d’après la chercheuse, « ces lieux restent le lieu où cela a eu lieu », ils ont donc une valeur symbolique très forte. Autre voie de pacification : montrer les bourreaux, tenter d’expliquer l’inexplicable. On ne peut s’empêcher de penser à Rithy Pan[3] et son extraordinaire S 21 qui met en scène les tortionnaires Khmers Rouges.

 

En guise de conclusion

 

Reste à voir l’usage que l’on fait de ces lieux. L’expérience ne peut être que personnelle. Or dans nos sociétés ultra-consuméristes où le symbole importe plus que le contenu, où l’émotion a totalement pris le pas sur le sens et la décence, où l’on s’épuise à recenser tout ce qui peut être jeté en pâture à un public avide d’évènements, de souvenirs glorieux, où le vide d’une époque se remplit à coup d’évènements, d’anniversaires, de bicentenaires, d’hommages, on finit par se demander si le passé n’est pas jeté en pâture à un présent qui nous échappe. Et pourtant, dans l’indifférence générale, d’autres lieux du souvenir se préparent déjà…

 

---------------------------------------------------------------- Aller plus loin -----------------------------------------------------------

 

 

Dossier Voyageons-Autrement : Tourisme de mémoire

  • Brigitte Sion, "Le Mémorial de la Shoah à Berlin : Echec et Succès" dans "Mémoire et mémorialisation : De l’absence à la représentation", éd. Denis Peschanski, Paris, Hermann, 2013.
  • Sophie Wahnich, Les musées d’histoire des guerres du XXe siècle, des lieux du politique ? en collaboration avec Mireille Gueissaz, Tumultes, Paris, Kimé, 2000.
  • Rithy Panh, S21, la machine de mort Khmère rouge est un film documentaire franco-cambodgien sorti en 2003.