Tourisme durable

Les femmes Afars dans l’œil d’une ethnologue française

23 Mai 2016 - Culture

Elle s’appelle Marion Lavabre, les femmes Afars l’ont surnommée « celle qui fait parler les vagins ». Photographe et ethnologue, Marion a passé plusieurs séjours dans les campements Afars d’Ethiopie, des séjours riches de rencontres et d’échanges. Une expérience forte au cœur du monde intime des femmes.

Femme Afar @Marion Lavabre

Vivant sur un triangle de terre chevauchant l’Ethiopie, Djibouti et l’Erythrée, les Afars sont un peuple de pasteurs nomades. Un jour, Marion Lavabre est frappée par le témoignage de son amie Nadou de retour d’Ethiopie. Un mot revient constamment. Celui d’infibulation. Elle y reconnaît « la fibule » antique, cette épingle qui agrafe et retient les étoffes entre elles. Chez les Afars, les tissus épinglés bord à bord sont des lèvres humaines, celles du sexe des femmes et des fillettes.

Alors que l’infibulation est justement condamnée par la plupart des instances internationales dont l’Ethiopie qui a adopté une législation interdisant les Mutations Génitales Féminines (MGF) en 2004, la pratique perdure encore dans certains villages plus reculés.

Marion veut comprendre. Elle décide de partir à son tour. S’en suit un premier séjour en 2009 au cœur d’un campement Afar d’Ethiopie. Puis, parce que l’on n’a jamais fini d’échanger, de s’interroger, d’observer, de penser – "Que reste-il de mon court séjour chez les Afars d’Hanlé Dabi ? Les entretiens sont transcrits, les photos choisies, certaines sont réussies mais… je me sens bredouille.

 

J’ai l’impression d’être passée à côté de l’essentiel. Et puis, il y a cette photo que je n’ai pas réussi à prendre, ce geste qui m’obsède : à chaque fois qu’une femme Afar m’a parlé de l’infibulation, elle faisait glisser ses deux index l’un contre l’autre, montrant ainsi à quel point les lèvres sont collées, soudées. Pourquoi les femmes doivent-elles être fermées ? » - Marion retourne chez les Afars en 2011.

Car elle veut comprendre. Pourquoi condamner l’ouverture par laquelle pénètre l’homme et surgit l’enfant ? Quel est le système de pensée de ces sociétés qui, pour reprendre le langage ethnologique, construisent socialement la féminité d’une manière aussi violente ? Quelles structures symboliques, sociales et culturelles peuvent amener les femmes à admettre des mutilations aussi dangereuses pour leur vie et celle de leurs filles ? Marion apprend à se faire accepter des femmes. Conduit entretiens sur entretiens avec tact et discrétion. En 2014, elle publie un ouvrage retraçant l’ensemble des échanges issus de son terrain, un témoignage unique et délicat qui dévoile un monde, une pratique, une volonté de comprendre.

Femmes Afar @Marion Lavabre

Au-delà du récit, l’ouvrage offre une magnifique tribune aux Afars pour s’exprimer et témoigner de leur culture. Evidemment, l’infibulation est au cœur de l’ouvrage mais en deça, c’est tout un monde qui se découvre, tant cette pratique induit et impacte toute la vie de ces femmes, de la naissance aux premières règles, du mariage au premier accouchement. On y découvre des femmes fortes, parfois rebelles, souvent magnifiques, des femmes de caractère loin des préjugés sur la femme soumise à l’homme. Alors, pourquoi fermer les femmes ? Pourquoi tant de souffrance ? Il faut lire l’ouvrage de Marion pour comprendre. Comprendre ne veut pas dire accepter, mais permet de porter un autre regard.

Laissons à Marion le soin de conclure : « En fait, je ne peux pas fournir une réponse simple à cette question. Je soulignerai d’abord qu’il semble y avoir un profond malentendu entre les sexes. De leur côté les hommes pensent que cette pratique est une garantie de la virginité des filles. Et c’est vrai qu’autour de l’infibulation se joue des rapports de domination masculine et de contrôle de l’utérus féminin. Mais on ne peut s’arrêter à cette lecture purement sociologique car l’infibulation est une pratique de femme sur des femmes, et sur ce sujet les hommes n’ont pas voix au chapitre. Ces histoires de femmes ne les regardent pas et celles-ci ne se privent pas de le leur rappeler ! La véritable question est donc pourquoi les femmes acceptent cette coutume et y soumettent leurs filles. Car ce sont elles qui en détiennent le secret. »

Un secret qu’il faudra percer en lisant l’ouvrage de Marion…

 

———————— ALLER PLUS LOIN————————

« A la rencontre des femmes Afars, voyage ethno-photographique en terre d’infibulation » de Marion Lavabre. ISBN : 978-2-9541620-0-3 - Éditions Alter Ethno, 2014, 124 p., prix 26 € TTC

En vente sur http://alterethno.eu/

Pour en savoir plus sur l’auteur : www.marion-lavabre.book.fr